Actualités
8 décembre 2025

Géophonies : quels sons font les bruits ?

Modifié le 16 décembre 2025

Du 4 au 21 décembre 2025, le Dôme accueille Géophonies : quels sons font les bruits ?, une création originale arts et sciences qui explore avec poésie l’univers fascinant du bruit électronique. Fruit de la collaboration entre Nicolas Germain, plasticien sonore et visuel, et Jean-Marc Routoure, chercheur en électronique, cette œuvre immersive invite le public à découvrir les sons habituellement inaudibles qui circulent dans nos circuits électroniques.

Le son : des fluctuations électroniques révélées

Le son que nous percevons dans Géophonies provient des fluctuations des courants électriques dans les composants électroniques. Jean-Marc Routoure utilise une métaphore parlante pour expliquer ce phénomène : “C’est un peu comme sur un pont. Si vous comptiez les voitures, vous pourriez calculer un flux moyen. Mais il y a une fluctuation, c’est-à-dire qu’il n’y a jamais exactement le même nombre de voitures à chaque instant.” Dans un composant électronique c’est la même chose et les variations sont liées aux chocs entre électrons, générant un bruit qui, une fois amplifié, devient audible.

Dans le domaine scientifique, mesurer ces bruits permet notamment de détecter les défauts des composants électroniques. Mais ici, cette connaissance technique devient le matériau d’une expérience artistique unique.

Genèse d’un projet collaboratif

Le projet est né il y a deux ans et demi d’une rencontre fortuite. Jean-Marc Routoure, alors chargé de mission Sciences avec et Pour la Société (SAPS) à l’université de Caen, partage son interrogation sur les sons produits par les composants électroniques à Luc Brou d’Oblique/s et David Dronet de Station Mir. Ces derniers imaginent immédiatement une collaboration avec Nicolas Germain, enseignant-chercheur à l’École supérieure d’arts et médias de Caen-Cherbourg (ESAM) et membre du studio modulaire, le projet est lancé

La collaboration scientifique et artistique s’est appuyée sur l’expertise technique du GREYC (Groupe de Recherche en Informatique, Image, Automatique et Instrumentation de Caen). Sylvain Lebargy, ingénieur d’études, et Julien Gasnier, technicien, ont conçu et soudé les circuits. Lucas Bessin, étudiant en BUT à l’université de Rennes, a redessiné et reprogrammé la dernière version du circuit dans le cadre de son projet de fin d’année, intégrant notamment les LEDs demandées par Nicolas Germain. Les contributeurs du projet sont d’ailleurs crédités au dos de cette plaque, invisible pour le public mais témoin du travail collectif accompli.

Un circuit électronique au coeur de l’installation

Le circuit installé sous cloche au centre de l’oeuvre comprend deux blocs principaux : un bloc d’amplification et un bloc qui impose le courant. La plaque intègre une résistance rare des années 60, des composants des années 2000 et des éléments numériques très récents permettant d’éviter la saturation.

Le développement technique a représenté un véritable défi : dès que le son est fortement amplifié ou que les courants changent, une saturation apparaît. Il a fallu faire appel à des composants spécifiques et développer des outils numériques adaptés.

Quand la science rencontre l’art

Pour Jean-Marc Routoure, cette collaboration artistique a marqué un tournant. Après une dizaine d’années dédiées à la médiation scientifique, notamment avec le Dôme, il traversait une période de questionnement. “J’avais une forme d’épuisement de mes questionnements scientifiques”, confie-t-il. Travaillant sur des composants toujours plus rapides et plus petits, il ressentait un malaise éthique face à la pollution générée par ces technologies.

L’idée d’écouter les composants lui trottait dans la tête depuis longtemps, mais ne lui semblait pas être un questionnement suffisamment scientifique. La collaboration entre Jean-Marc et Nicolas a immédiatement fonctionné grâce à leur langage commun autour des signaux. Tout au long du projet, Jean-Marc est resté à sa place de scientifique, n’intervenant pas sur les aspects plastiques, tandis que Nicolas a pu s’appuyer sur une compréhension technique solide pour développer sa vision artistique.

En parallèle du travail autour de cette oeuvre, Jean-Marc Routoure a initié le lancement d’un projet de recherche participative et de médiation scientifique, incluant un site web de dépôt de sons et des dispositifs de médiation développés avec les publics.

Une expérience immersive multi-sensorielle

Nicolas Germain a quant à lui a créé une véritable composition à partir du bruit électronique. Son travail de synthèse soustractive consiste à sélectionner et épurer certaines bandes de fréquences, créant ainsi une palette sonore riche et variée. Le bruit est un signal très riché. il est découpé en 512 bandes de fréquences pour créer des sons et ensuite les déplacer dans l’espace sur 8 enceintes.

L’installation se déploie sur huit enceintes disposées en cercle autour du public, créant une spatialisation immersive. Au centre, la plaque de circuit électronique est entourée de huit LEDs qui rendent visible en temps réel le volume sonore de chaque enceinte. Lorsqu’une LED s’éteint, aucun son n’émane de l’enceinte correspondante.

Le son se déplace d’une enceinte à l’autre, créant l’impression que quelque chose nous approche, nous distance, nous encercle ou nous traverse. “L’idée était de mettre les gens dans la résistance pour qu’ils puissent écouter le son”, explique Nicolas. “Comme c’est physiquement impossible, nous avons entouré le public avec huit enceintes pour l’immerger dans le son.”

Des créatures aquatiques imaginaires

Sur quatre écrans, des animations programmées présentent des créatures aquatiques imaginaires qui réagissent aux sons. Inspiré par ses premières écoutes qui lui ont donné l’impression d’être dans un milieu aquatique, Nicolas a conçu ces êtres comme s’ils pouvaient percevoir et réagir aux fréquences sonores.

Le travail graphique montre comment le bruit se transmet dans l’espace. Les créatures, construites sur une base sphérique, évoluent selon un gradient de fréquences, créant une danse visuelle en harmonie avec la composition sonore.

Les créatures changent d’apparence selon les sons : certains les font flotter de manière vaporeuse et transparente, d’autres créent des mouvements plus agités. Les sons graves les effraient, les faisant tourner sur elles-mêmes. Les traces blanches sur les écrans figurent le déplacement du son, depuis les basses fréquences jusqu’aux hautes fréquences.

L’installation comprend 37 tableaux d’une durée de 40 secondes chacun, avec des transitions en morphing. Nicolas a également ajouté quelques ultrasons qui viennent “chatouiller” les créatures. Certains tableaux incorporent 50 fréquences prises aléatoirement sur les 512 disponibles, ajoutant une touche d’imprévisibilité à l’expérience.

Nicolas a aussi intégré de nombreux éléments cachés dans son installation. La première enceinte est positionnée au nord. Certains sons se déplacent comme les planètes autour du soleil, dans le même ordre et le même sens. Ces choix artistiques créent une œuvre à multiples niveaux de lecture.

Un son authentique et vivant

L’installation au Dôme diffuse un son live, généré en temps réel par le circuit électronique. Contrairement à des versions antérieures qui utilisaient des enregistrements, cette version offre une expérience authentique et unique.

Les différents prototypes ont permis d’affiner le projet. Une version présentée lors du Millénaire a révélé des problèmes de parasites liés à la présence du public, conduisant à l’ajout d’un blindage protecteur. Néanmoins, le son peut varier légèrement selon l’affluence, ajoutant une dimension participative involontaire à l’œuvre.

Une expérience à vivre au Dôme dans le cadre du festival ]interstice[

Du 4 au 21 décembre, ]interstice[, festival international des arts visuels, sonores et numériques, propose deux parcours d’expositions gratuits et un riche programme de concerts, performances et rencontres dans le cadre du Millénaire de Caen. Les œuvres, mêlant sons, lumières et mouvements, interrogent nos rapports aux technologies, à l’environnement et à la science. Plus de 30 artistes, avec de nombreuses créations originales ; pour certaines déjà passées par le TURFU Festival, investissent 12 lieux culturels et patrimoniaux de la ville.

Géophonies : quels sons font les bruits ? est une invitation à découvrir l’invisible et l’inaudible, à se laisser immerger dans un univers où la science devient poésie et où le bruit électronique se transforme en symphonie.
Une création originale arts et sciences Millénaire avec l’ENSICAEN et le CNRS, produite par Station Mir, développée par Oblique/s, avec la coordination technique déléguée de Manœuvre.

]interstice[1000 est un projet de Station Mir, Oblique/s, Manœuvre et le Laboratoire Modulaire de l’ésam Caen/Cherbourg.

Géophonies, à découvrir du 4 au 21 décembre 2025, du mercredi au dimanche de 14h à 18h, au Dôme.

Entrée libre et gratuite.

Partager