Qu’est-ce qu’être intelligent·e ? L’extension d’Ocytocine explore les multiples facettes de l’intelligence : humaine, animale, artificielle et collective. Elle interroge notre obsession à la mesurer, la comparer, la “booster”, mais aussi notre tendance à projeter nos émotions sur les animaux ou les IA. Derrière ces représentations se cachent des enjeux éthiques majeurs : souffrance animale, dépendance affective aux machines, illusions de performance… Ce scénario invite à réfléchir à la place de l’intelligence dans nos sociétés et aux biais qui façonnent notre regard.
L’intelligence humaine : une question de performances ?
Il existe une fascination pour le fonctionnement de son cerveau et la mesure de son niveau d’intelligence, et pour cause : savoir l’évaluer, c’est aussi savoir l’améliorer. La recherche scientifique, et notamment le domaine des neurosciences, ne cesse d’apporter de nouvelles connaissances.
Il existe des liens entre nos modes de vies et certaines performances liées à l’intelligence. Plusieurs études montrent que l’alimentation, les activités sportives et artistiques, ainsi que le lien social permettent de diminuer le risque de maladies neurodégénératives comme Alzheimer. L’éducation et l’apprentissage contribuent à renforcer le capital cognitif et à prévenir le déclin lié à l’âge.
Connaître son degré d’intelligence, c’est aussi une façon d’apprendre à se connaître, et pourquoi pas expliquer certains traits de notre personnalité. Depuis plusieurs années, un intérêt croissant pour les personnes à “Haut Potentiel Intellectuel” (HPI) témoigne d’une envie de comprendre notre fonctionnement cérébral et la façon dont il influence nos comportements.
Dans l’imaginaire collectif, le haut potentiel intellectuel est associé à divers traits de caractère, comme l’hypersensibilité émotionnelle, le sentiment de décalage par rapport à son entourage ou encore le manque d’épanouissement scolaire. Ces traits, courants dans la population générale, amènent de nombreuses personnes à s’identifier comme HPI. Or, aucun lien de causalité n’existe entre le potentiel intellectuel et ces traits ou difficultés sociales.

Ce n’est qu’un aperçu des nombreux mythes qui prolifèrent sur l’intelligence. Parmi eux, l’idée selon laquelle nous n’utilisons que 10 % de notre cerveau est régulièrement répétée, notamment dans la pop culture à l’image du film Lucy de Luc Besson. Pourtant, cette croyance est fausse : nous utilisons l’ensemble de notre structure cérébrale, mais pas simultanément. Il n’est d’ailleurs pas souhaitable d’activer complètement son cerveau : ce serait plutôt le signe d’une crise d’épilepsie.
L’intelligence animale : vraiment des bêtes ?
Chaque jour, nos connaissances sur l’intelligence animale s’enrichissent. Certaines espèces sont capables de se reconnaître dans un miroir, comme le labre nettoyeur ou la corneille noire. Il est désormais admis que les intelligences animales se manifestent selon le milieu : les perroquets utilisent des outils pour ouvrir des noix, la martre grise choisit les fruits à maturité, et les poulpes se protègent des prédateurs avec des coquilles.
L’image que nous nous faisons de l’intelligence animale est cependant biaisée par l’anthropomorphisme : nous projetons sur les animaux des comportements et émotions humains, faussant notre compréhension de leur cognition. Par exemple, nous interprétons leurs expressions faciales comme si elles avaient la même signification que celles des humains : un animal qui plisse les yeux n’est pas forcément soupçonneux, une mouche qui se frotte les mains ne planifie pas toujours un mauvais coup.

Cette tendance peut mener à des erreurs dans l’appréciation des animaux, que ce soit en laboratoire ou dans la vie quotidienne avec nos animaux de compagnie. Habiller un animal ou le convertir au véganisme peut causer de la souffrance, malgré les bonnes intentions qui peuvent habiter ces comportements.
Il est donc essentiel de ne pas évaluer l’intelligence animale selon le même prisme que l’intelligence humaine.
Intelligence artificielle : peut-on vraiment parler d’intelligence ?
L’intelligence artificielle (IA) est devenue un sujet central. Début 2025, 48 % des Français utilisaient des IA génératives pour leurs recherches documentaires. Cette technologie soulève de nouveaux enjeux : impact écologique, inégalités sociales et économiques, vol de données… Mais elle interroge aussi notre rapport à l’intelligence.
Il est facile de percevoir l’IA comme une intelligence globale, comparable à l’intelligence humaine et capable de résoudre des problèmes complexes ou de s’adapter à de nouvelles situations. C’est un mythe : l’IA n’est qu’un programme conçu pour répondre à une fonction spécifique. Quand elle fournit une réponse, elle recoupe des sources pour produire le résultat le plus plausible. Cela reste efficace, mais peut générer erreurs ou biais. ChatGPT, par exemple, peut inventer des réponses crédibles même lorsqu’aucune donnée ne le justifie.
Des réponses complètement inventées qui paraissent plausibles : un problème d’autant plus important que l’humain a tendance à considérer les réponses de la machine comme plus neutres et fiables que celles d’un autre humain. C’est ce qu’on appelle un biais d’automatisation.

L’usage de l’IA influence aussi nos propres capacités cognitives : sa simplicité d’utilisation et ses réponses crédibles réduisent notre propension à réfléchir et à prendre du recul. Cela devient dangereux lorsqu’elle est utilisée à des fins malveillantes, comme les deepfakes. Il s’agit d’images générées mais extrêmement réalistes qui visent à propager une fausse information.
Enfin, les animaux ne sont pas les seuls à subir le biais d’anthropomorphisation. Il se vérifie également avec l’intelligence artificielle ! On observe notamment un usage accru de Chat-GPT comme psychologue de substitution pour entretenir sa santé mentale. Seulement, une utilisation quotidienne du chatbot n’est pas une alternative fiable à l’accompagnement par un professionnel de santé. Il n’est pas capable de détecter le déni, des tremblements dans la voix, ou d’autres signes qui ne peuvent être captés que par un homologue humain.

L’IA ne remplace pas l’intelligence humaine ; elle n’a ni conscience ni empathie, elle se contente de fournir des résultats plausibles à partir de ses données.
L’intelligence collective : ensemble, on va plus loin ?
Dans la nature comme dans nos sociétés, coopérer est souvent plus efficace qu’agir seul. Les fourmis coordonnent leurs efforts pour bâtir des structures complexes, les oiseaux migrateurs se relaient sur des milliers de kilomètres, et les humains créent des réseaux de connaissances où chacun contribue selon ses forces. Aujourd’hui, cette logique se prolonge dans le numérique et la science : la mise en commun d’idées et de données permet parfois d’obtenir des résultats inatteignables auparavant.
L’intelligence collective est la capacité d’un groupe à rassembler connaissances, talents et expériences pour résoudre ensemble des problèmes ou atteindre des objectifs qu’aucun individu ne pourrait réaliser seul. Comme le souligne Pierre Lévy, c’est une intelligence partagée qui engendre un potentiel collectif supérieur à la somme des talents individuels.

Les exemples sont nombreux : Wikipédia rassemble des millions de rédacteur·rices bénévoles pour construire une encyclopédie accessible à tous ; le jeu en ligne FoldIt a permis à des centaines de milliers de joueur·euses d’aider à entraîner des IA pour résoudre des calculs auparavant impossibles, ouvrant de nouvelles pistes en recherche médicale.
Cependant, pour produire du savoir, l’intelligence collective nécessite une forme de rigueur scientifique, de dialogue et d’organisation. Sans ces conditions, le simple rassemblement d’individus peut ne rien produire, voire avoir des effets négatifs selon la composition et la motivation d’un groupe.
Il n’y a donc pas que le Q.I dans la vie. Et surtout, Ingrid, est-ce que tu biaise ?
Envie de tester votre esprit critique sur le thème des intelligences ?
Cet article et cette extension ont été réalisés par la promotion 2024 – 2026 du master IMST (Information Médiation Scientifique et Technique).
Crédits : Blanchard Tao, Feli Brice, Grenier Journe Maïka, Hays Lila, Kappes Antoine, Lebaccon Fannny, Lecavalerie Marion, Leclere Henly, Perrin Adrien, Ploquin Gabriel, Vildey Dorianne.
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Thimoté LebrunChef de projets CSTI 02 31 06 60 50
Bibliographie
CNRS Le Journal. De l’animal-machine à l’animal-sujet.
https://lejournal.cnrs.fr/articles/de-lanimal-machine-a-lanimal-sujet
Ipsos (2025). Usage de l’intelligence artificielle en France.
https://www.ipsos.com/fr-fr/intelligence-artificielle-quels-sont-les-usages-des-francais
HEC Stories. Dix idées reçues sur l’intelligence artificielle.
https://hecstories.fr/fr/10-idees-recues-sur-lintelligence-artificielle/
Polytechnique Insights. Démystifier l’IA générative : le vrai, le faux et l’incertain.
https://www.polytechnique-insights.com/tribunes/science/demystifier-lia-generative-le-vrai-le-faux-et-lincertain/
Psycom. Les psys pourraient-ils être remplacés par une intelligence artificielle ?
https://www.psycom.org/actualites/revue-de-presse/les-psys-pourraient-ils-etre-remplaces-par-une-intelligence-artificielle/
Les Nouvelles de Rennes 2. Anthropocentrisme, anthropomorphisme, spécisme : gare aux confusions !
https://nouvelles.univ-rennes2.fr/article/anthropocentrisme-anthropomorphisme-specisme-gare-aux-confusions
Scube IA. Dossier IA et cognition humaine.
https://partageonslessciences.com/expositions/intelligences-artificielles